Ursulines de l'Union Romaine
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 A jour le 11 mars 2010
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Mylène en Ukraine
Mylène est en Ukraine, à Kolomyja,
dans la communauté de nos sœurs ursulines, depuis octobre 2008.
Elle nous partage quelques aspects de l’expérience de ses premiers mois en terre ukrainienne.
Je rentre tout juste de Vyshgorod, petite ville accolée à Kiev où j’ai retrouvé mes amis scouts, rencontrés presque deux ans auparavant lors du camp scout jumelé Sens/Vyshgorod. D’emblée, l’Ukraine m’avait séduite par sa simplicité, sa rudesse pleine de vie, ses traditions si présentes au jour le jour, mais de là à imaginer que j’y reviendrai pour un an ! J’en étais loin, et pourtant, le désir de partir, quitter la France, arrêter un temps le rythme des études, faire un « break » pour aller à la source de mes aspirations les plus profondes, a eu raison de mes dernières hésitations.
Après mon bac, j’avais déjà fait quelques démarches auprès des Ursulines d’Avallon, pour mieux les connaître et me renseigner davantage sur SEM’Jeunes ; j’avais perçu que je pouvais trouver là ce que j’attendais et souhaitais de changement de vie, de don de soi, de vie de foi, d’expérience de vie communautaire pour laquelle j’avais beaucoup d’intérêt, de curiosité.

Pendant un an, j’ai poursuivi mon cursus de formation, dans une école de design qui, bien que ne correspondant pas vraiment à mes aspirations, m’a permis de mieux les déterminer, et également de recueillir les précieux conseils des gens du métier. Mais, j’étais de plus en plus assoiffée d’ailleurs, assoiffée d’essentiel. Cet Essentiel que j’avais du mal à percevoir dans ma vie française, enfouie sous le calcaire d’un quotidien qui ne me correspondait pas. Alors cet été, suite à de nombreuses tergiversations mais finalement parfaitement décidée, j’ai à nouveau frappé à la porte des Ursulines d’Avallon, et demandé à concrétiser dès maintenant mon projet, pour un départ au plus tôt possible. Des rencontres avec elles ont ponctué mon cheminement. Les semaines ont passé sans que je m’en aperçoive, sinon habitée et tiraillée par la hâte de vivre ce projet. La nouvelle m’annonçant que je pouvais concrétiser mon projet chez les Ursulines d’Ukraine m’a emplie de bonheur … et vite, enfin, le 4 octobre, j’étais dans l’avion, libérée de toute appréhension, soulagée même d’avoir in extremis choisi ce qui m’apparaît aujourd’hui encore comme la meilleure des voies, la plus lumineuse de celles sur lesquelles j’aurais pu m’aventurer.

Mon vol s’achevait à Varsovie. La communauté Ursuline de la capitale polonaise me reçut et la chaleur de l’accueil finit totalement de me rassurer en m’apprenant que j’avais beau être parfaitement étrangère dans ce pays, noyée par la langue dont je ne possède pas le moindre rudiment. J’étais avec elles en famille.

Le soir même, commençait la véritable aventure ukrainienne, lorsque j’embarquai pour l’ouest de l’Ukraine dans un car qui, durant les quinze heures de route, s’entretint sans discontinuer en grincements et craquements de vieille carcasse avec la radio : musiques pop slaves sur fond de grésillements. Nous passâmes la frontière au milieu de la nuit. S’ensuivit l’enchaînement des cahotements infinis. J’étais enfin en Ukraine et emplie d’une joie confiante attisée par les brumes épaisses dans lesquelles nous évoluions et au loin, la haute silhouette des Carpates.

« On dit » que durant les voyages de longue durée, les premiers temps sont un ravissement de découvertes, puis s’installe le rythme du quotidien, apparaît le manque du pays et des proches, etc. sentiments qui rendent d’ailleurs le retour plus aisé. Ce n’est pas mon expérience. Soit qu’à l’aube de mon 3ème mois ici, je sois encore sous l’enchantement du début, soit que de lui-même, ce stade ne veuille pas passer !

Quoiqu’il en soit, je n’imagine pas que la vie à Kolomyja puisse me lasser. Bien sûr, je ne suis plus la jeune française d’octobre, balbutiant ses quelques mots d’ukrainien, intimidée par ce nouvel environnement si fortement autre, un brin déstabilisée par le rythme de vie religieuse. Je me fonds à présent dans mon univers d’adoption avec aise et plaisir, sans souffrir des ambivalences qui en résultent naturellement : totalement attachée à mon pays natal mais fière de porter la chemise traditionnelle ukrainienne ; songeant avec envie à la cuisine bourguignonne, savoyarde, etc. mais cuisinant les plats typiques d’Ukraine, faisant petit à petit mien le savoir faire des femmes d’ici ; chantant à travers la maison des balades françaises mais me surprenant régulièrement à vouloir y insérer d’insolites intonations slaves.

C’est tout mon esprit, mon cœur, qui s’élargissent pour abriter côte à côte, les deux cultures. L’Ukraine a beau être sur le continent européen, à quelques milliers de kilomètres seulement de la France c’est assez pour changer bien des choses, autant dans l’histoire que dans les mœurs, les esprits et si l’on s’habitue vite à une nourriture, à un climat différent, s’adapter à une autre façon de considérer la vie et vivre tout simplement dans un autre contexte culturel prend plus de temps. Mais c’est passionnant. Je relis avec émotions les premières pages de mon carnet de notes, pleines de cet état de constante surprise, un brin déstabilisé voire réticent au début dans certaines occasions :
Par exemple : premier jour en Ukraine et déjà deux messes, seulement entrecoupées d’un repas. Celle du matin, en ukrainien est un peu rude : un vieil homme (Richard, le sacristain, un ami à présent) vient me faire remarquer que ça ne se fait pas de croiser les jambes à l’église. Evidemment je n’ai pas compris ce qu’il me disait, quelqu’un a traduit. (…) Celle de l’après midi, dans une toute petite chapelle de campagne, est très agréable, malgré la longueur… on finit par le chapelet en entier (première fois de ma vie !) en allemand. Durant l’office s’intercalent le meuglement des vaches qui errent en toute liberté ou presque dans des champs qui paraissent du siècle dernier, les aboiements des chiens, et l’intrusion répétée d’un petit chat qui s‘avance royalement dans l’allée centrale.

Ou encore : messe gréco-catholique, à l’aube, juste après les laudes. Quand même, j’ai du mal avec certaines traditions, comme ces femmes, les babussias les plus humbles qui soient, se précipitant à genoux sous le pupitre de lecture de la Parole et demeurant là, la tête sous le tissu qui le nappe ou dans les plis de la robe du prêtre… il y a là une ferveur à laquelle je n’ai pas été habituée.

J’ai beau à présent ne plus m’en étonner, la foi des gens ici et la façon dont ils le manifestent, m’impressionne. Toute la population, ou quasiment, croit fortement et profondément, et cela fait réellement partie de leur quotidien. Chaque maison a son lot d’images pieuses dans chaque pièce, et l’hôpital de la ville n’échappe pas à la coutume. Jeunes et moins jeunes, enfants comme grands parents, se signent très régulièrement dans la rue, devant la moindre petite chapelle ; comme il y en a dans pratiquement toutes les rues, les personnes se signent très souvent, même en prenant le volant.

Tout jusqu’au plus petit événement du jour est remis entre les mains du Seigneur. Autant dire qu’au départ ce fut le grand "décalage" et que faire ? Perdurer dans mes habitudes, ou faire miens des gestes quotidiens, des attitudes qui me sont totalement étrangères ? J’en ai discuté lors de rencontres avec des sœurs, prêtres, amis de passages parlant français ou anglais, et la gêne est peu à peu devenue acceptation, intérêt, tandis que je trouvais ma place dans une sorte d’entre deux qui ne perd rien et s’enrichit de tout.
En communauté, nous prions quotidiennement le chapelet ; ensemble nous récitons une dizaine en français, puis une autre en ukrainien ... belle expérience de foi partagée !

Comme un équipage débarquant sur une île inconnue et commençant par faire sienne la plage avant de s’aventurer plus en avant, par besoin de familiarité avec quoique ce soit là où tout lui est étranger … j’ai faite mienne la communauté de Kolomyja, qui tout de suite a été pour moi bien plus qu’un lieu de travail et de résidence. Je m’y sens chez moi, parmi les sœurs qui sont toutes ma famille ici, partageant déjà avec chacune d’entre elles mille et un instants de joie, de rire, de tendresse, de discussion, également d’incompréhension parfois, car la vraie richesse de la vie communautaire est bien d’apprendre à vivre avec « l’Homme » tel qu’il est et non tel qu’on voudrait qu’il soit.

Partager leur vie au jour le jour m’apprend beaucoup sur le don de soi, riche et heureux, capable aussi de privations ; un apprentissage au-delà de n’importe quelle définition par mots. Il règne ici et entre nous une telle sérénité que même ces privations ou difficultés rencontrées semblent plutôt des défis consentis, à relever avec le temps et la prière. C’est à cette atmosphère que je dois de surmonter les quelques moments moins aisés que j’ai traversés, les « épreuves » qu’elles soient de fatigue, de solitude, de faiblesse. Mais quel plaisir de découvrir que le vrai combat est en soi-même, et non pas dans les tentatives pour se sortir d’un environnement qui empêtre et ne nourrit pas. J’apprends à penser en terme de « nous » et pas seulement de « je », j’apprends la patience aussi, notamment avec les enfants dont je m’occupe quotidiennement avec les sœurs.

Pour la première fois, je côtoie de tous petits enfants. C’est super ! Et ensemble nous surmontons un peu plus chaque jour les difficultés de communication … en y pensant, ça n’a jamais été de réelles difficultés puisqu’elles ont ouvert la porte à d’autres langages qui, s’ils ne sont pas forcement très explicites, en sont d’autant plus drôles : dessins, mimiques, mélange de sonorités qui empreintent à l’ukrainien, à l’anglais et à l’inqualifiable, ce qu’elles peuvent. Mais à présent cependant, l’ukrainien reprend ses droits, comme en récompense après l’effort.

J’admire la vitalité des enfants, leur multiplicité, leur cœur si prompt à s`émouvoir, à s’embraser et qui ne se ferme jamais pour longtemps. Je constate aussi les désastres que causent des premiers pas entravés dans la vie d’un être … petits bouts de 4 ans prostrés, affligés comme écrasés par un portrait de la vie sous son plus mauvais jour, qu’on aurait placardé au dessus d’eux, en mauvaise fée penchée sur leur berceau. Ceux-là me touchent plus certainement que n’importe quel enfant de « carte postale ».

Quelques excursions hors de Kolomyja m’ont permise de mesurer à quel point la vie dans les confins de la province ukrainienne me plaît, à quel point j’y puise ce que j’étais venue y trouver, source intarissable de simplicité, de dépouillement, de spiritualité.
Quelques jours en Pologne, à Cracovie, au début décembre, m’ont brutalement replongée dans le mouvement de la grande ville, l’internationalité tourbillonnante d’une foule où l’on se sent plus seule finalement que dans une rue baignée de brumes, croisant l’unique autre piéton, le temps de mêler une seconde durant le nuage de vapeur de sa respiration à celle de l’inconnu.
J’ai malgré tout beaucoup apprécié errer dans la vieille ville en compagnie d’une sœur, heureuse de retrouver les lieux de ses premières années ursulines, d’étudiantes avec qui j’ai fait connaissance à la communauté de Cracovie. Que de rencontres en seulement 3 mois de voyage, d’échanges, mots ou sourires, aussi profonds les uns que les autres !

Puis ce furent les fêtes et l’enchantement des coutumes, la cuisine de la maison résonnant du badinage chaleureux des voisines venant mettre la main à la pâte pour le repas des festivités, les messes au cœur de la nuit, la neige tombant en gros flocons, la neige recouvrant jardins, maison, rues d’un manteau égal, épais et magnifique.

Profitant du temps de repos qui voit la maison du 71, rue Iwana Franka désertée d’enfants, silencieuse et calme comme endormie sous son gros édredon immaculé ; je m’embarquais pour un long périple en bus jusqu’à Kiev. Là, je fêtais le deuxième Noël, le Noël greco-catholique parmi mes amis scouts, sillonnant la capitale, célébrant notre amitié outre-frontières, mon amour pour l’Ukraine, la vie tout simplement, les yeux levés au ciel tout en rafales de neige, les yeux et le cœur rivés sur Celui à qui je dois tout.

Le 20/01/2009, à Kolomyja

Mylène

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